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La libération du geste et le parti pris du visible

 René Magritte - Clairvoyance

 Habituellement, « chose » désigne ce qui se tient là, bien déterminé, dans une inertie ferme et minérale. Laissons ce sens usuel ; et pensons plutôt aux deux mots grecs que nous pouvons traduire par « chose » : chrèma et pragma, et essayons de les penser ensemble. Le premier désigne ce dont il est fait usage ; le second qui exige une action et y répond. Si nous convenons de nommer « chose même » ce que désigne leur unité, nous dirons que nous entendons par ce nom ce qui nous fait souci et met en mouvement nos actes. D’une certaine façon, la « chose même » est toujours habitée par qui s’occupe d’elle. Elle se manifeste comme son « élément », et lui s’y trouve pour ainsi dire immergé. C’est ainsi qu’en des temps très anciens et en un vers fameux (« la même chose est penser et être ») Parménide avait dit de l’être qu’il est l’élément du penser, comme l’air est l’élément de l’oiseau, la mer celui du nageur. Et le même Parménide ajoutait : «sans l’être où réside son expression, tu ne saurais trouver le penser ».

  Extrait de l'introduction de J.T. Desanti au livre de Gilles Châtelet,  Les enjeux du mobile.

 

Pour une pédagogie de l'étonnement

1 - Architecte de formation, j'ai toujours utilisé le langage visuel comme mode d'expression privilégié. Les images y sont travaillées non comme illustration d'un texte ou d'un discours, mais comme système d'écriture, comme montage de mouvements de pensée. Le visuel comme moyen d'acquisition et de transmission des connaissances est une thématique qui demanderait à être développée dans le cadre des nouvelles technologies de l'information et de la communication, spécifiquement à l'enseignement.

2 - La technologie, comme l'architecture, est une physique de l'espace, dans le sens où de l'espace, elle fait monde. Elle implique un espace public, donc social et symbolique. Le projet pédagogique multimédia que je développe actuellement est né d'une rencontre avec les élèves d'un collège dans lequel j'étais documentaliste. L'esquisse de ce projet est actuellement visible en ligne à l'adresse suivante : http://www.geometries.org. C'est une trame de départ à partir de laquelle doivent se développer d'autres ouvertures, privilégiant une approche plus sensible des différentes disciplines étudiées. A l'occasion d'un Itinéraire De Découvertes sur l'Histoire des Mathématiques, l'idée de construire un site transdisciplinaire relatif à cette thématique s'est présentée naturellement, et ceci en collaboration uniquement avec les élèves. Bien que trop courte, cette expérience de deux mois m’a fait percevoir les potentialités des outils multimédia appliqués à l’enseignement. Ce fut l'occasion d'un enrichissement mutuel pour les élèves et pour moi-même : nous découvrions les choses ensemble, animés par la même curiosité. Les objets de pensée devenaient des objets d'affection. Les images des géométries non-euclidiennes (bande de Möbius,....) enthousiasmaient les élèves - Karim (14 ans) me fit remarquer que ces figures géométriques lui évoquaient les broderies du Maroc et l'avaient réconcilié avec les mathématiques.

 

 

3 - Cette expérimentation a aussitôt soulevé des questions fondamentales sur l'objet multimédia et son usage dans le monde de l'éducation ; et ce dans un contexte de communauté relationnelle non seulement au niveau des élèves, mais surtout au niveau des professeurs. Les médias dits "de masse" sont aujourd’hui des formes que nous consommons. Il est nécessaire de s’interroger sur la manière dont l’information est diffusée et dans quelles circonstances. Les lectures de ces nouveaux signes graphiques doivent faire aujourd’hui l’objet d’un apprentissage, pour répondre structurellement à des problèmes liés à la communication et au langage, pour en permettre de nouvelles écritures.

4 - La structuration et l'organisation de la pensée au moyen de l'imagination est un problème essentiel dans les études faites sur les dispositifs mnémoniques et les arts de la mémoire (Bruno Giordano, Frances A. Yates,...). La capacité de mémoriser les connaissances est développée grâce à la série des correspondances et des associations, tissant des liens entre objets de pensée essentiellement différents. L'émotion esthétique est un facteur essentiel de la mémorisation. Les objets de pensée deviennent des objets de curiosité. L'étonnement produit sur les enfants déclenche un questionnement et une volonté de comprendre. Il y a alors appropriation de l'objet par l'élève, et acte de connaissance. Car la chose vue prend alors deux significations différentes : La première désigne ce dont il est fait usage ; la seconde qui exige une action et y répond. L'attention nouvelle portée au langage révèle que la question de la signification est encore plus fondamentale que la question de la représentation. Car pour simplement comprendre comment l'esprit représente, il faut d'abord comprendre comment le signe signifie. Il est alors indispensable que l'enseignant guide l'élève dans son parcours à travers le site, pour donner les explications et répondre aux interrogations suscitées par l'association des images. Une pédagogie active, pratiquée dans un esprit de mise en commun de contenus et d’échange de savoirs, éveille la créativité des enfants. Peut-être que la maîtrise des nouvelles technologies passe aussi par une initiation à la créativité.

5 - Le mode d'accès aux divers champs de connaissances procède par analogies entre domaines différents. Comment définir des représentations que l'on pourrait qualifier d'efficaces, et, de plus, permettent aux utilisateurs d'intégrer leurs propres représentations ? Pour échapper à la limitation des représentations, nous proposons un outil de construction de liens analogiques basés sur la notion d'événements intéressants ou de visualisations déclarées et qui établit des relations entre un ou divers aspects du domaine choisi pour la représentation. Les analogies, une forme de métaphore restreinte aux correspondances ou similarités, offrent un cadre adapté à l'élaboration d'une méthode de construction de représentations puisque leur étude pose de manière directe les questions suivantes  :
-Quelles sont les interprétations possibles de la correspondance analogique ?
-Quels sont les rapprochements entre le domaine d'origine et le domaine cible et quels sont les liens sémantiques les unissant ?
-Quelles sont les caractéristiques des objets permettant leur mise en relation par l'analogie, quels sont les liens à établir entre ces caractéristiques et comment choisir celles qui sont utiles dans un certain but et comment définir celles qui ne le sont pas ?
Dans
: Damien Ploix, Elaboration, Réalisation et Evaluation d'un Environnement de Programmation Analogique, Thèse de doctorat soutenue le 4 janvier 1999.

  à Montpellier, le 27 janvier 2005 - Sabine Kraus